Et si nous parlions poésie avec Claude ALBAREDE

Poésie art de pointe

Le peintre Degas se plaignait à Mallarmé:"J'ai des idées,et je ne parviens pas à écrire un poème" .Le poète lui répondit:"Ce n'est pas avec des idées que l'on écrit un poème, mais avec des mots " Degas aurait pu lui rétorquer "Oui,mais pas avec des mots creux !" . Car si le poème est d'abord "signifiant poésie",il n'en est pas moins vrai qu'il comporte un "signifié",c'est à dire un sens,une signification.Cependant cette signification est totalement inhérente au "signifiant" du poème,à son essence poétique,à l'inverse de la prose où c'est l'idée qui conduit le bal.En poésie le bal émane de la nature même du texte:les images,les trouvailles,la musicalité,la rythmique,tout ce qui transfigure le langage,tout ce qui est en fait le vrai travail du poète,sont porteurs de sens,mais pas toujours immédiat.Souvent ils sollicitent l'imagination du lecteur,frappent sa sensibilité,bouleversent son terroir culturel,au point parfois de le déconcerter ,voire de le choquer. C'est le propre de tout art de pointe, et la poésie,au même titre que la peinture,la musique ou la scupture,est unart de pointe dont l'approche n'est pas toujours facile ,en tout cas qui ne concède rien à la facilité envahissante d'aujourd'hui .

Pour terminer donnons la parole au poète Pierre Reverdy ,ami de Picasso et de Braque :" C'est au moment où les mots se dégagent de leur signification littérale qu'ils prennent dans l'esprit une valeur poétique " Belle phrase complémentaire de la réponse de Mallarmé .

Claude Albarède;
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 Festivals de poésie : ça éclate de partout .

La poésie est dans la rue .Elle illumine les carrefours . On se presse pour écouter des artistes dire des poèmes ,  ou des poètes lire leurs textes . Associer le spectacle et le langage est sans doute un moyen efficace pour donner un public à la poésie qui en a bien besoin . Dans les années 60 le poète Luc Bérimont avait entrepris ce genre de rencontres :sous le nom de "jam-sessions" il associait dans des soirées populaires et radio-diffusées , la chanson, la musique ,le spectacle et la poésie ,sans toutefois perdre de vue que le poème doit être lu , et que les poètes ont besoin de vendre leurs ouvrages . Il faut espérer que ces spectacles de rues d'aujourd'hui se prolongeront dans les vitrines des libraires comme dans les pages des média ,et que le public fera suivre son enthousiasme d'un soir par le geste de l'achat ... Un autre aspect positif de ces festivals , c'est de faire connaître les poètes venus d'ailleurs ,la poésie n'ayant pas de frontières . Il y a cependant là  une difficulté liée à la traduction . Si ces poètes ont écrit leurs textes en français ,tout est parfait . Sinon le public n'aura à entendre que des traductions de poèmes . Rien n'est plus difficile à traduire que la poésie ,qui est l'âme d'une langue . Certes on traduit le texte ,mais son essence   le plus souvent s'est évaporée ,car la poésie ,esprit volatile et insaisissable ,est davantage dans la nature d'une langue que dans sa fonction .

Claude Albarède


Ecrire un poème est à la portée de tous 

L'écriture aujourd'hui est à la portée de tous, surtout l'écriture du poème, car elle s'accomode d'introspection et d'obscurité qui peuvent être mises au compte du mystère lié à la poésie . Aussi tout être qui a en lui le désir de s'exprimer, de se défouler, de se révolter, de s'enflammer pour de grandes causes, de jouer avec les mots, de chanter les petits oiseaux et les fleurs, de pratiquer l'humour, le cocasse, l'insolite ...que sais-je ? se met à écrire des poèmes, laisse aller sa plume au rythme de son coeur, de ses idées ,de ses rêves , ou la retient, pour plus de force et de densité. Il en a toujours été ainsi. Cependant autrefois les règles de la prosodie et de la versification étaient quasiment obligatoires. Elles demandaient au poète un savoir,une technique, un art, ce qui n'était pas à la portée de tous. Dès l'instant que le vers libre est apparu, que le poème s'est dégagé de la gangue prosodique, qu'on a pu écrire "au fil de la plume", en mettant la technique en dehors du poème , tout au moins en ne lui accordant pas de priorité absolue , on a vu affluer les recueils de poèmes, on a vu les poèmes pousser comme des champignons et mélanger sans scrupules le bon grain et l'ivraie... On a vu fleurir des poètes qui seraient incapables d'écrire un sonnet parfait en alexandrins, et qui accumulent leur production au gré des comptes d'auteurs avoués ou déguisés . Je ne sais pas si c'est un bien.  En tout cas en peinture ou en musique , les créateurs qui ont fait éclater les structures, tels Picasso ou Boulez ,savent aussi manier, et comment!, les règles les plus classiques de leur art . En est-il ainsi en poésie ?


Les poèmes nous ouvrent les yeux

Penser que le poème ne doit dire que des choses agréables à lire ou à entendre est une erreur . Les poèmes,souvent,nous font ressentir ce que nous ne voyons pas ou que nous voulons ne pas voir,comme le désespoir,la douleur,la mort, l'éphéméréité des choses de ce monde,notre faiblesse dans une vie que nous voudrions bien racinée...Les poèmes nous ouvrent les yeux,mettent notre coeur à nu,dévoilent nos sentiments les plus secrets,font éclater nos émotions les plus intimes ...

Ecoutons Ronsard:"Vous serez au foyer une vieille accroupie...", Rimbaud :"Il a deux trous rouges au côté droit" , Verlaine :"Et je m'en vais au vent mauvais qui m'emporte , deçà de là ,pareil à la feuille morte " ,Baudelaire :"Sois sage ô ma douleur ,et tiens-toi plus tranquille ... , ou Nerval :Je suis le ténébreux,le veuf , l'inconsolé ..." et tant d'autres !

Ce ne sont pas des choses agréables qui sont évoquées là,et pourtant nous aimons ces poèmes,nous les relisons souvent,nous les retenons ...Alors pourquoi ce paradoxe ?

En fait il n'y a pas de paradoxe .Ces poèmes disent des choses qu'on aimerait ne pas entendre,mais ils le disent d'une façon si belle, si pure,si neuve,si inattendue, que leur poésie nous pénètre comme une eau fertilisante,comme des pollens fécondants . Ce n'est pas l'idée exprimée qui fait la valeur du poème,mais l'expression même de cette idée,son "signifiant" qui nous subjugue au delà de son "signifié" lequel a cependant son mot à dire .

Claude Albarède


Brassens ou la liberté

Et si nous parlions poèsie? : Au delà de l'aspect biographique de la vie et l'oeuvre de Georges Brassens,où les documents abondent, photos, films,interviews, récitals, enregistrements, tous plus émouvants les uns que les autres, l'Exposition "Brassens ou la liberté" de la Cité de la Musique à Paris, met en avant tout le cheminement de la création du poète.

D'abord par son parcours volontairement vivant,cocace et inattendu,à travers    les dessins de Johann Sfar ,mais aussi en dévoilant les étapes,les aléas,les ébauches,bref tout le travail nécessaire à l'élaboration d'une oeuvre majeure . On voit les brouillons,les premiers jets . On découvre comment une chanson se crée,se parachève,se ciselle . On assiste, de vidéo en vidéo, à des échanges intéressants entre Brassens et d'autres chanteurs-poètes, tels Ferrat ou Lefortestier, échanges qui mettent en lumière les conceptions de chacun... On découvre que la création,quand elle se veut de pointe, s'accomplit dans le travail et la douleur : la sueur qui ruisselle sur le visage de Georges lors de ses récitals,irrigue ses productions.Il n'y a pas de miracle,l'exposition nous le montre bien : si Brassens est devenu le grand poète de la chanson que l'on sait, c'est,par delà son don essentiel pour l'écriture et la musique, grâce à son long et raisonné travail de tous ses sens "Sans technique un don n'est rien qu'une sale manie" a-t-il chanté . A ce titre il se place aussi haut dans la poésie chantée, que Paul Valéry dans la poésie écrite et à ce niveau il n'y a pas de genre supérieur à l'autre.


La poésie s'écoute ensemble et se lit solitairement

Orale, elle demande un public. Ecrite, elle se lit en secret . Faire des lectures orales de poèmes écrits ne portera ses fruits que si le public peut, en même temps qu'il en entend la lecture, lire le poème (comme cela se fait à l'opéra quand on peut suivre les paroles sur un écran pendant que le chant se déroule) . On pourrait, par exemple, distribuer au public les textes qui seront lus par le poète ou le diseur, dès le début de la séance. Tout cela demande une organisation, donc un budget,que malheureusement les milieux de la poésie ne possèdent pas ... Quoique ...Certaines manifestations, comme celles du Printemps des Poètes ou autres Festivals, ont un budget. Il suffirait que l'accent soit mis sur l'efficacité plutôt que sur l'animation folklorique, laquelle ne dure qu'un instant ...On pourrait,par exemple, aider financièrement les librairies qui s'engageraient à promouvoir régulièrement le livre de poésie, comme cela se fait dans certains pays ...Ce serait une initiative certes peu spectaculaire, mais combien durable et efficace !

La société du paraître

La société du paraître , qui fleurit aujourd'hui, a toujours existé. Toujours on a essayé de se donner à voir. Mais aux siècles passés, l'esprit prenait le dessus. Si on s'affichait à la Cour ou dans les salons, on s'y distinguait par son esprit. Pour être reconnu il fallait avoir de l'esprit. Aujourd'hui il faut avoir du corps : 
c'est le corporel qui a pris le dessus dans l'affichage médiatique qui est le nôtre. On montre son corps, on en étale ses qualités, on en revendique ses déviances, on en 
exploite ses prouesses. Oralité et corporalité  sont les deux mamelles du succés contemporain. Or la poésie écrite, si elle émane des capacités physiologiques des poètes, de leur sensibilité physique et psychique , est cependant toujours élaborée et intellectualisée par l'écriture que l'esprit modèle et transcende. C'est pourquoi elle n'attire pas le grand public , habitué qu'il est à l'immédiateté spectaculaire.

Si on ajoute à celà que les poètes, devant ces difficultés, ont tendance à se replier sur eux-mêmes, à "s'ivoiriser " dans leurs oeuvres, on comprendra que la poésie écrite d'aujourd'hui reste au niveau de la découverte individuelle et de l'échange confidentiel, même si de généreuses manifestations printanières ou estivales tentent, ici ou là , de lui ouvrir la voie ( et la voix ) .


La désaffection du public

Une autre raison, que celles précédemment évoquées, de la désaffection du public pour les livres de poésie, c'est, d'une part, la mauvaise qualité  des moyens de diffusion, et, d'autre part, la mauvaise volonté des diffuseurs.
En dehors des trés rares grands éditeurs qui publient de la poésie, tels que Gallimard, et qui ont leur messagerie professionnelle, la poésie est éditée à plus de 95 % par de petits éditeurs qui ont peu de moyens et ne peuvent assurer convenablement la diffusion des recueils qu'ils éditent. Pour cela ils comptent plus ou moins sur leurs propres auteurs qui doivent, à bas prix, racheter leurs ouvrages et se débrouiller pour les commercialiser. Ce processus ne peut guère assurer à la poésie une véritable diffusion, car les poètes, auteurs créateurs, ne sont pas forcément des commerciaux efficaces. Ils n'en ont ni le talent ni l'envie. De plus ils se heurtent à la mauvaise volonté des professionnels de la vente, c'est-à-dire des libraires. Rares sont ceux -il y en a- qui  consacrent régulièrement un petit coin de leur vitrine à l'exposition de livres de poésie, lesquels sont le plus souvent relégués au fin fond des arrières boutiques. Et encore plus rares sont ceux qui accueillent favorablement un public qui serait peut-être intéressé s'il était conseillé ét orienté vers les livres de poésie ...

Enfin il y a les médias. S'ils voulaient consacrer régulièrement 1/10ème d'une seule page à la publication  de poèmes écrits, ils feraient faire un grand pas à la diffusion de la poésie en France .


donner à voir "et "illuminer l'imaginaire"

La poésie écrite,si elle est création et non imitation,bouscule souvent les règles de la prosodie,et crée son propre langage .
Les grands poètes, tels Villon, Rimbaud, Mallarmé, Prévert,les Surréalistes, etc... se sont toujours affranchis de tout académisme, quitte à dérouter et même à choquer leurs contemporains. Puis peu à peu leur voix s'est imposée.

Le grand public est en effet peu habitué à l'effort de lecture. De plus il confond souvent "poètique" et "poésie", comme l'analyse Paul Valéry dans ses "Variétés".

Si la poésie doit, en quelque sorte, poétiser la vie , elle doit aussi, et surtout, "donner à voir "et "illuminer l'imaginaire"comme l'écrit René Char, dans une langue riche de sensibilité spirituelle, morale ou revendicatrice, dont l'esthétique est à la portée de tous, mais demande un effort de lecture et de réceptivité.


Poètes muets

En France,les grands poètes vivants d'aujourd'hui, s'il en existe, ne font pas parler d'eux . C'est une des raisons de l'indifférence du grand public pour les livres de poésie.
Sans remonter aux batailles romantiques du XIXème siècle, rappelons les scandales des Surréalistes des années 30, et les engagements des Poètes de la Résistance en 1940. Quand le poète s'engage publiquement, le public réagit et reconnaît le poète. Tel fut le cas d'Aimé Césaire en Martinique.

Aujourd'hui on ne voit aucun poète monter en 1ère ligne et prendre position sur des faits majeurs de société. Cet embourgeoisement de la poésie,d u aussi à son intellectuelisation universitaire, la détache de l'âme populaire, malgré les festivals, rencontres, foires aux livres etc... qui fleurissent un peu partout en été, mais ne parviennent pas à rallier durablement le grand public .


Le travail d'orfèvre

Avec l'invention de l'écriture, puis de l'imprimerie,le poème qui,oralement, était formulé, psalmodié, slamé dirait-on aujourd'hui, s'écrivit, s'élabora, se soumit aux règles de 'expression écrite,sans toutefois perdre ce filon natif, cette spontanéité, cette trouvaille inspiratrice qui est à l'origine de toute émotion verbale . Mais la trouvaille  ne suffit pas à elle seule pour être poème . Nécessaire, indispensable, il lui faut "résonner" de tous ses sens (esthétique,imaginatif, moral,spirituel..etc..) dans un texte dûment construit et raisonné par le poète. C'est là tout son travail,que les poètes du XVIème siècle comparaient à celui de l'orfèvre mettant en valeur l'éclat du diamant . Mais ce travail doit être parfait,au point de ne pas nuire à l'irradiation de l'ensemble .


Exemple: La trouvaille, l'image symbolique de la grenade (le fruit) gonflée de pépins comme un cerveau plein d'idées, est devenue poème grâce à l'art de Paul Valéry

LES GRENADES

Dures grenades entr’ouvertes
Cédant à l’excès de vos grains,
Je crois voir des fronts souverains
Éclatés de leurs découvertes !


Si les soleils par vous subis,
Ô grenades entre-bâillées,
Vous ont fait d’orgueil travaillées
Craquer les cloisons de rubis,


Et que l’or sec de l’écorce
À la demande d’une force
Crève en gemmes rouges de jus,


Cette lumineuse rupture
Fait rêver une âme que j’eus
De sa secrète architecture.

Paul Valéry
Extrait de "Charmes"


Au commencement n'était pas le verbe...

Au commencement n'était pas le verbe. Mais le chaos. Et l'homme dut s'y adapter pour vivre, le rendre praticable pour peu à peu y évoluer. Dans la transmission des pratiques, les gestes, seuls, peuvent suffire. Mais dans celle des émotions, des sentiments, des pensées, l'homme éprouva le besoin d'articuler ses cris pour qu'ils soient mieux perçus, ressentis et mémorisés. Ainsi naquirent le verbe, le langage, qui furent d'abord poétiques car neufs, inventifs et rythmés par les gestes du corps. Le petit enfant qui découvre le monde émet lui aussi des expressions neuves, insolites, qu'on appelle "mot d'enfant", et qui sont souvent de la pure poésie. Les poètes ont, dans l'élaboration de leur langue, transfiguré cette "nativité" en sachant en conserver le filon natif : d'où le caractère à la fois hyper-travaillé et spontané du poème. Il n'y a pas là contradiction, mais bien complémentarité.

Pour moi, poète, les cahiers de pierres des plateaux du Larzac traduisent bien cette dichotomie. Soumis au travail de la nature, profondément érodés, ils affichent la permanence intemporelle de la matière et du chaos où s'écrivent les passages des eaux, des vents et des hommes, sites originaux, émotionnels, imaginatifs, véritables sources de poésie.
C'est le sens profond de mon œuvre, et plus particulièrement de mon dernier recueil "UN CHAOS PRATICABLE" paru en 2011, et dont voici un extrait indédit :

"Créée de toutes pierres, la garrigue s'avance à l'extrême limite du plateau. 
Elle va chercher dans le paysage le moment où la terre devient de l'air, pour se libérer des eaux souterraines qu'elle a portées depuis l'amont. 
Ce sont des sources, des résurgences, qui délivrent les pierres de leur silence. 
Rien ne peut plus se taire maintenant que les cascades lancent l'écho dans la vallée.
Et si leurs poésies paraissent gutturales, c'est le ravinement qui pousse l'émotion à fleur de la rocaille."


Claude Albarède

Claude Albarède est né à Sète en 1937, dans l’ambiance valéryenne de « Midi-le-Juste », et « à deux pas des flots bleus... » chantés par Brassens. 
Fils d’ouvriers et de petits vignerons, il a passé son enfance entre les contreforts du Larzac, les vignes et les garrigues languedociennes et La Peyrade où il fut scolarisé.

Professeur de lettres, de nombreuses revues l’ont publié (Sud, Le Pont de l’Epée, Rétroviseur, L’Arbre à paroles, N.R.F., etc). Saluée par Luc Bérimont comme "une oeuvre de premier plan, avec son arrière-goût de pierre à feu, et la retenue d’une eau secrète, la poésie de Claude Albarède, âpre, rugueuse et ensoleillée, se développe suivant un cheminement contradictoire, comme les drailles de son arrière-pays, à travers ses recueils de poèmes".


Claude Albarède est  reconnu dans l’ensemble du monde francophone. Il a reçu de nombreux prix : prix François Villon, prix de poésie du Lion’s Club International, prix de poésie Guy Lévis Mano, prix Alienor, etc.

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