La quatrième nuit excentrique

J’étais présent samedi dernier à la quatrième édition de la nuit excentrique, une production originale de la Cinémathèque française et de l’incontournable nanarland, hilarante et richissime encyclopédie en ligne du nanar. Chaque année, donc, ce formidable site cinéphage et la plus grande institution cinéphile française organisent une nuit spéciale consacrée au nanar dans ses formes les plus réjouissantes, et plus généralement dédiée à tout un pan de sous-culture reléguée aux oubliettes de l’histoire du cinéma en raison de sa profonde et générale —mais hilarante— nullité esthétique. Ce n’est donc pas une nuit permettant au cinéphile rigoureux et rigoriste —que je suis sans doute par ailleurs — de réfléchir, par exemple, aux rapports conceptuels entre le jeu bressonien et l’esthétique dépouillée d’Ingmar Bergman au début des années 60. Mais ce sont plus de dix heures de folie sur pellicule, projetée dans une ambiance survoltée où l’on déploie frénétiquement ses zygomatiques et où l’on détruit collectivement et définitivement de nombreux neurones.

Cette nuit — incontestablement la plus drôle de l’année— a été sans doute un des événements culturels les plus hype auxquels il m’ait jamais été donné d’assister. L’obtention des places fut un sport d’endurance, de rapidité et de calcul où la moindre minute pouvait être décisive pour définir qui était in et qui était out. Et si, moi qui ai si peu de prédisposition pour le sport en général, j’ai pu faire partie des heureux titulaires d’une réservation, c’est uniquement grâce à mon abonnement Libre Pass à la Cinémathèque qui m’a évité d’avoir à faire deux heures de queue le 12 mars pour réserver une place tant recherchée (et retirer en même temps une place pour une amie), en entrant à midi dans la file réservée aux rares abonnés qui étaient intéressés par l’événement, queue minuscule comparée à la file d’attente des non-abonnés. Ceux qui avaient fait le choix de réserver via le net devaient faire preuve d’une grande célérité, car toutes les places furent allouées au bout de seulement trois minutes. Et il ne restait aux malheureux dépourvus de place, et désirant plus que tout entrer le 29 mars à 20h30 dans la salle Henri Langlois de la Cinémathèque, qu’à faire preuve de patience en commençant une queue dès midi le même jour. Personnellement, si je n’avais pas réussi à obtenir deux places le 12 mars à midi, j’aurais —déçu— renoncé à cette nuit excentrique, car il était pour moi hors de question de faire la queue 8 heures pour voir quatre nanars et d’innombrables extraits. Jean-François Rauger, programmateur à la cinémathèque et brillant Monsieur Loyal de la nuit, semblait d’ailleurs à la fois surpris et un peu triste d’un tel succès — « on passe aussi des films intéressants à la cinémathèque, hein, faut venir aussi à ceux-là quand même ». Et d’une certaine façon, je comprends son désappointement: c’est quand même dingue que l’événement le plus couru de la Cinémathèque soit la nuit où passe le pire du pire (mais aussi le plus drôle) de la production cinématographique…

Mais passons sur ces remarques liminaires pour en venir à la nuit proprement dite. Inaugurée comme le veut la tradition par LA réplique-culte nanarlandaise, hurlée par la majorité de la salle (dont moi), la soirée fut ensuite courageusement et brillamment présentée par un Jean-François Rauger dont la fatigue augmentait à vue d’oeil (et la chemise s’ouvrait) à mesure que la nuit avançait. Après la description générale du déroulement des festivités nanardeuses, nous eûmes droit à une première salve d’extraits et bandes-annonces qui laissaient facilement supposer que la suite du programme et la folie de l’ambiance allaient être proprement hallucinantes. Un pétomane délivrait avec tout le talent de son art un concert magistral, des extraterrestres mutiques aux costumes moulants et ultrakitsch —parmi lesquels Christopher Lee— menaçaient d’envahir la terre en kidnappant une innocente famille en voiture. Puis vint une succession vidéo d’extraits montés par l’équipe de nanarland, avec un montage très professionnel jouant sur des effets de rimes, d’échos et de raccords entre les différents morceaux choisis du pot-(très)-pourri. Malheureusement, le court livret énumérant les extraits projetés ne mentionne pas ceux des montages vidéos, et je ne peux donc que citer de mémoire —et imparfaitement— les passages les plus défoncés: avec le doublage apocalyptique d’un asiatique déplorant le décès brutal de sa famille, ce fut comme si l’assistance avait inhalé une dose massive de gaz hilarant; sinon, deux jeunes femmes au langage ordurier s’affrontèrent dans un combat de moto absurde; et de peur de me mélanger les pinceaux avec les suivantes suites d’extraits, je préfère cesser ici la description du montage nanarlandais pour poursuivre avec les bandes annonces sur pellicule de la cinémathèque. L’incoyable Hulk, tout d’abord, annoncé comme un terrifiant film de super-héros, puis un douteux Dawn of the Mummy, plus drôle que réellement effrayant, une fiction putassière sur les dangereux mais surtout involontairement comiques Trottoirs de Bangkok, un tragique et censément érotique drame amoureux intitulé Mon corps a soif de désir face auquel mon corps avait beaucoup le désir d’en rire, la bande annonce du film des Village People Rien n’arrête la musique (d’où l’on déduisait que rien n’arrête non plus la connerie) et enfin, mais je ne m’en souviens plus, Désirs inassouvis.

C’était alors que commença le premier film, qui traditionnellement est le film de « patrimoine » français proposé par la Cinémathèque afin qu’elle remplisse sa mission. Ainsi l’année dernière, nous pûmes admirer « L’île au femmes nues », comédie naturiste ratée et interminable, rachetée par l’inoubliable présence de Pataflan et par le jeu monstrueux de l’acteur principal. Cette année, le choix était autrement plus déjanté, avec un chef-d’oeuvre involontairement très comique produit, réalisé, écrit, distribué et exploité par Émile Couzinet, le roi de l’intégration verticale de l’industrie cinématographique et du nanar à la française: Le Congrès des Belles-Mères. Je ne reviendrai pas trop sur l’intrigue improbable et les jeux de mots navrants du Sieur Couzinet — par exemple: « -ce faisant… -un faisan? quel faisan? ». Simplement le spectacle était tout autant sur l’écran que dans la salle: il faut avoir vu une salle entière entonner d’une même voix le refrain absurde de Vincent Scotto pour comprendre ce que pouvait être l’atmosphère surchauffée et délirante. Il faut avoir entendu une demi-heure avant la fin un spectateur implorant « Achevez-moi » pour comprendre ce que cette épreuve souvent hilarante pouvait comporter également d’abnégation cinéphile et de courage collectif. Il faut avoir applaudi aux cascades, aux chansons, aux péripéties interminables et aux jeux de mots époustouflants —allez, encore un: « nous voici décapitées en ce moment capital »— pour comprendre le quatorzième degré inhérent à ce genre de visionnages. Et il faut avoir ri aux dépens du film plus que du film pour apprécier pleinement toute la saveur particulière d’un nanar de patrimoine, qui tel un vin millésimé se bonifie avec le temps, vieilli en fût de chêne dans les caves de la cinémathèque et même restauré impeccablement par les archives du film

Après une pause méritée, histoire de reprendre des forces, du café et de fumer deux cigarettes, nous enchaînâmes avec un brillant jeu concours où l’on pouvait gagner des DVD de nanars édités par Bach Films: il s’agissait de tester la culture nanardesque de l’assistance en trouvant le titre des films dont de rapides résumé nous étaient lus par les excellents animateurs nanarlandais. J’eus beau lever la main plusieurs fois en connaissant la réponse qu’il fallait donner, je ne fus pas choisi par les animateurs. Les cinq personnes ayant correctement répondu se retrouvèrent sur scène pour répondre à un quizz assez complexe: il fallait trouver comment finirait une séquence de Sheena, reine de la jungle, dont le début nous était présenté. Test fort savant, car personne ne pouvait savoir —ni n’a d’ailleurs su— quelle serait l’improbable suite. Le gagnant fut donc l’inventeur de la solution la plus brillamment stupide, la plus nanardement crédible, celle donc qui eut le plus de succès à l’applaudimètre. Commencèrent ensuite des extraits encore une fois tous plus délirants les uns que les autres, où se mélangeaient des araignées géantes, des fourmis monstrueuses en 3D, de belles türkisheries, une comédie musicale indienne à fortes tendances homo-érotiques, les dinosaures recalés du casting de Jurassic Park pour cause d’effets spéciaux ridiculissimes, une version bien peu pasolinienne mais très idiote des Contes de Canterbury (Canterbury interdit).

Vint alors le deuxième film, une pure merveille issue du pays magique du n’importe quoi, où l’imagination crétine est sans limite, où le cabotinage est inouï, où les idées de scénario à la con s’enchaînent sans répit: Karaté Olympia, dont James Ryan est l’inoubliable acteur principal. L’histoire: un ancien officier nazi veut prendre sa revanche sur un obscur épisode de la seconde guerre mondiale, à cause duquel il fut déshonoré et démis de ses fonctions par Hitler en personne; il décide donc, dans les années 80, d’entraîner des karatékas dans le désert namibien afin de lutter contre un ancien officier japonais reconverti en marchand de diamant. Mais un karatéka épaulé par un nain et amoureux d’une niaise saura déjouer ses plans. Que dire de plus après ça? Il faut l’avoir vu pour le croire, et je crains que toute autre description n’apparaisse superflue, vu la forte dose de connerie qu’a demandé le long-métrage. Pour en savoir plus, cliquez sur le lien renvoyant à la chronique de nanarland, vous aurez un aperçu des qualités d’acteur de James Ryan.

Après la seconde pause, tout aussi caféinée et enfumée que la première, nous pûmes partir pour une troisième et avant dernière série d’extraits, où se mélangeaient un ridicule monstre extraterrestre capable de se reproduire par son sang verdâtre, le Numéro 1 des services secrets, roi de la gâchette et de la mitrailleuse lourde, d’obscurs films érotiques tyroliens à l’humour kolossal, un extrait de Wendigo où le remplissage de pellicule est élévé au rang d’art du dialogue inepte, une succession d’effets spéciaux faits de connerie synthétique déposée sur l’écran à la truelle numérique, une vision de l’avenir aussi kitsch que savoureuse (2027, Les Mercenaires du futur), une version cinématographique de l’art putassier de Monsieur Philippe Gérard de Villiers (Brigade Mondaine: la secte de Marrakech), un aperçu de plus des casseroles du talent d’acteur de Florent Pagny, la bande annonce du Bras armé de Wang Yu contre la guillotine volante (quatrième et interminable film projeté l’année dernière à la nuit excentrique), la bande annonce d’un docu-fiction sur l’adultère que l’Église ferait bien de regarder pour comprendre vraiment le sens profond du message du Christ. De quoi encore une fois rire tout son soûl avant d’entamer ce qui serait l’avant dernier film de la soirée.

Hurlements II est une pure merveille de nanaritude, le mètre étalon du film d’horreur raté, le chef-d’oeuvre absolu en matière de plans-nichons inutiles. Tout commence par un enterrement, mais la scène théoriquement triste est vite rendue comique par un Christopher Lee déclarant avec le plus grand sérieux à une proche de la défunte: « votre amie était un loup garou ». La suite est encore plus con, et se mélangent allègrement loup-garous triolistes et partouzards, lunettes de soleil du plus bel effet, hurlements d’humains imitant le loup, un nain, une scène de sexe rapide entre les deux héros, des explications biscornues sur le réveil de la cheftaine des loups-garous, des cérémonies ridicules à base de yaourt vocal et de sang séché et enfin un générique final magistral dans l’expérimentation nanarde et dans l’exposition des talents de Sibyl Dannah. Une pure merveille, un vrai plaisir, une profonde connerie.

Pause de rigueur, deux cafés, deux cigarettes, un rappel ému et hilare des mémorables extraits que nous avions pu voir, et nous repartîmes presque aussi nombreux pour la quatrième série d’extraits —j’ai souvenir que l’année d’avant le nombre de désertions avait été plus important. Du Chuck Norris dans toute la splendeur de son talent reaganien, une gardienne-de-harem-organisatrice-de-combats-bizarres-et-dénudés, des extraits de comédies franchouillardes absurdes, un cabotinage délirant de Gérard Depardieu, des Femmes en cage à la vulgarité indépassable, des extraits de Shredder (un film atteint de débilium tremens), une improbable mais bien réelle bande annonce du Dernier Tango à Hambourg, une Mission vers l’enfer bourrée de muscles, de testostérone et de boum-boum-tchacatchacatchac, mais dépourvue de neurones, un surprenant et désopilant dessin animé pornographique.

Mais seuls les plus courageux se sentirent d’attaque pour rester éveillés jusqu’au bout de l’hongkongais Super InfraMan, sous Ultraman, donc sous-sous-Bioman, comme nous l’expliquèrent les gentils organisateurs qui présentèrent le film. Je fus de ces audacieux noctambules, et ne perdis miette de cette interminable succession de combats entre Inframan et les indescriptibles monstres venus de l’espace intersidéral, tandis qu’une bonne partie de la salle dormait du sommeil excentré des Justes excentriques. J’espérais que de vaillants intrépides capables de rester comme moi éveillés devant pareille insulte au bon goût seraient partants pour faire plonger l’assistance dans la quatrième dimension, cet espace où ensemble, tout devient possible au-delà du réel où, la fatigue et l’hallucination conséquente aidant, les cris les plus déjantés sortiraient de la bouche de spectateurs médusés par les conneries sidérales et sidérantes qu’ils avaient passé une nuit entière à absorber. Malheuresuement, la majorité de la salle somnolait, épuisée par tant de débilité sur pellicule. Il y eut cependant quelques rares cas desespérés atteints comme moi de crétinisation avancée, et l’on entendit les cris absurdes « inframan, inframan, inframan, inframan » des spectateurs implorant le personnage principal d’accomplir enfin la transmutation tant désirée et qu’il mettait trois plombes à réaliser. Des « NOOOOOOONNNNNNN » furent émis lorsqu’Inframan se retrouva en danger, quelques conseils furent lancés au personnage (« Faut arrêter la coke », « ça marche pas essaie, autre chose ») pour qu’il réussisse à sauver la terre et ses habitants de la menace des monstres crétinoïdes venus de l’espace. Finalement, sans doute aidé par les conseils avisés des spectateurs avachis, Inframan sauva l’humanité, le professeur, sa fille et la terre, et nous pessentîmes que nous étions arrivé au bout de la nuit.

Au bout? Non. Un quarteron de bandes-annonces en retrait jusqu’alors, annoncées à grand renforts d’effets lumineux venus de l’espace d’un goût plaisamment douteux, résistait encore et toujours au jour envahisseur. C’est ainsi, que comme le voulait la tradition, nous terminâmes l’aventure par un banquet par une succession de bandes annonces de films pornos des anées 70. Les Bonnes Suceuses, Elle Suce à Genoux et Baiser au soleil n’étaient cependant rien face à la bande-annonce la plus trash de toutes, Les Bisounours 2

Nous fumes heureusement récompensés de cette dernière épreuve par un petit déjeuner bien mérité (croissant café), et nous reprîmes le métro à l’heure où d’autres font la grasse matinée, pour retrouver nos pénates et rechercher dans nos lits un repos mérité et un sommeil réparateur. Mais nous fîmes avant de nous coucher une dernière prière adressée au petit Papa Noël, pour que le Dieu du nanar —le Père Pallardy, le Fils Mattéi et le Saint Esprit Weng Weng— récompense au centuple les fabuleux organisateurs de cette inoubliable nuit de folie jusqu’au bout de laquelle nous emmenèrent les démons de minuit Sybil.

Revenir a la home ici.